Par quel heureux hasard ai-je dans mes
mains cette note de vous au moment même où j’allais justement vous écrire à l’aide ? Comment avez-vous su mon désarroi ? Absence de mots ? Sensibilité accrue de l’homme esseulé ? Ou, pure
reconnaissance du trouble dans l’apparente misère de mon monde ?
Vous avez deviné
juste : les mots n’arrivent plus à se rassembler pour former des phrases même banales. Les mots n’arrivent plus. Ils ne sont plus que des maux trop alourdis par la souffrance pour se déposer
délicatement sur du papier, pas même celui de soie.
Cinglé ? Je suis cinglée
alors, puisque mon corps pleure de partout.
Décembre déjà ? L’an 2003
qui s’achève. J’ose le dire… une année de « cul » ! Comme les trois dernières. Comme les cinq dernières. Comme les vingt dernières. Enfin… serais-je d’humeur noire ? Pas étonnant quand
la maladie et la mort me rient en pleine face. J’en ai même perdu le goût d’aimer.
Un début d’année 2003
fêté à l’hôpital comme les deux précédents. Cette fois-ci, habituée des lieux, on m’a prise pour le médecin de mon père.
- Mais, vous êtes
toujours dans l’hôpital, me dit l’infirmière.
- Je sais. Je
sais…
Du sang, des grumeaux
glissent le long du tube en plastique. L’histoire se répète à tous les mois. Antibiotiques à l’œuvre. Décidément, la vessie de mon père ne souffre pas cet intrus, la sonde, qui l’habite depuis
quelques mois déjà. Après un mois d’hospitalisation, retour à la maison mi-janvier.
Février. C’est au tour de
René, collègue de travail et bon ami de ma très chère amie. Amoureux fou de sa femme et de ses deux jeunes enfants. Un homme comme on en rêve toutes ! Bon vivant, heureux. Un homme qui affirme
sincèrement avoir tout de la vie et chérir chaque instant. Cancer de l’œsophage. En quelques mois, son conte de fée est devenu cauchemar. 1956-2003
peut-on maintenant lire sur sa pierre tombale.
Avril. Bronchite
cinglante qui m’anéantie presque. Recommandation du médecin : Une semaine à Cuba. Le lendemain, j’ai mes billets. Yahou ! Départ samedi.
Mercredi soir, trois
jours avant le grand départ, le téléphone sonne. J’ose à peine regarder l’afficheur. J’angoisse au seul retentissement de la sonnerie.
- Ton père ne veut plus
se lever. Il est trempé.
On dirait le « jour
de la marmotte ». Vous connaissez ce film ? Le gars se lève chaque matin mais chaque matin est le même matin, jour après jour. Il en devient presque fou.
Mon cœur arrête. Mes
vacances !!! La vie ne me laissera donc jamais me reposer ! Je n’en peux plus.
Jeudi, une journée
complète à l’hôpital. Retour à la maison. Ils n’ont pas gardé mon père. Je vais devoir annuler mes vacances. Mais, j’ai tellement besoin de vacances…
Ma sœur me convainc de
partir. Je pars. Elle hospitalise mon père d’urgence le jour de mon départ.
Cuba : plages
merveilleuses. Assise, sur le sable blanc, je ne remarque même pas la mer turquoise s’embrouiller. C’est mon corps tout entier qui pleure. Cinglée ?
Mai. Toujours ces
grumeaux qui s’amusent dans le tuyau transparent. Un pénis rabougri qui n’en peut plus. Et moi, qui est toujours aux prises avec ce problème urinaire dont on n’arrive pas à trouver la
source.
- Parfois, on ne veut
tellement pas que nos proches souffrent qu’on développe les mêmes maladies qu’eux, comme si on pouvait ainsi enrayer la maladie chez l’autre ».
Les paroles de mon
médecin résonnent encore. Si je fais cela, je suis plus malade que je ne le crois. Cinglée ?
Mai, encore. Le dernier
frère de ma mère s’éteint à l’âge honorable de 88 ans. Délivrance. Son âme l’avait quitté bien avant. Alzeimer. Maladie sordide qui vous arrache une partie de vous, comme si Dieu s’emparait de
l’âme, laissant traîner derrière le corps qui lui servait de refuge.
Deux semaines plus tard.
Juin. France, 51 ans, ma cousine, meurt d’une longue bataille de deux ans contre le cancer du sein. Vie terne. Elle avait peur de son ombre. Ne sortait jamais sauf pour travailler à l’impôt
quelques mois par année. Elle ne faisait que manger. Elle était, en quelque sorte, un peu comme mon oncle, morte bien avant son temps. Elle avait toujours son âme mais c’était son cœur qu’on lui
avait arraché.
Mi-juin. Mon père n’est pas sorti de
l’hôpital depuis avril. Ma mère n’en peut plus. Elle angoisse juste à l’idée qu’il puisse revenir à la maison. Même si, enfin, après trois ans de discussions acharnées, il utilise sa marchette
pour se déplacer, il demande encore trop de soins depuis ses trois arrêts cérébraux vasculaires. La pauvre, à 78 ans, elle n’en a plus la force, ni même l’envie. Trop de batailles refont surface.
Les années ne les ont pas amoindries, au contraire elles se sont envenimées avec les années, avec la vieillesse, avec l’usure du corps et du temps. Le médecin a découvert une tumeur dans la
vessie de mon père et on doit l’opérer. Et voilà, la batterie de tests « pré-admission » qui commence. Verdict : artères bloquées ; impossible d’opérer avant de les débloquer.
Intervention chirurgicale mineure qui se déroule bien. On doit ensuite attendre au moins un mois pour opérer la tumeur. Mon père veut revenir à la maison en attendant. Ma mère devient hystérique.
Mon père se croit en pleine forme et surtout, très autonome. C’est maintenant la guerre qui s’apprête à éclater à tout moment. Stratégie utilise : On lui ment. Il reste donc à l’hôpital. Je
prie Dieu. Cinglée ?
Début juillet. Ma collègue de travail
avec qui je bosse tous les jours depuis deux ans perd sa sœur, 58 ans. Tout a commencé par un rhume bien innocent, un an plus tôt. Puis, le rhume est devenu pneumonie. Puis, la pneumonie ne
guérissait pas. Puis, ablation d’un poumon. Cancer des poumons. Candidate non fumeuse. Malchance. Convalescence rapide. Miracle. Faux espoirs. Cancer généralisé. Mort.
J’ai bercé mon amie,
sachant très bien sa souffrance. Cinglée ?
Mi-juillet. Mon père se
fait opérer. Je suis aller chercher ses effets personnels. Ils changera de chambre pour un moment. Il est a moitié drogué quand j’arrive dans sa chambre et a peine à se lever. Ma grande amie
m’accompagne. Support moral. Je fais ma grande. Il part en civière. J’ai honte d’avouer mais, pendant un court instant, j’ai souhaité l’arrêt cardiaque. Je suis si fatiguée. Combien de coup le
cœur peut-il encaisser avant de succomber ? Cinglée ?
En attendant le retour de
mon père, nous allons nous balader. En passant devant l’église où j’ai été baptisé, nous sommes entrées, histoire d’adresser à Dieu quelques prières. J’ai allumé le lampion tout au haut sur
l’hôtel juste au cas ou les plus bas seraient moins visibles de là-haut. On se sait jamais.
Pas d’arrêt cardiaque. Je
me sens honteuse. Retour à la chambre. Mon père veut s’en aller chez-lui. Il est attaché au lit. Il me crie de bêtises comme si j’étais un chien. Dieu n’a pas vu mon lampion. Il n’était peut-être
pas assez haut ?
Fin juillet. On arrive
plus à garder mon père à l’hôpital. Il sort, retourne avec ma mère. Dès la seconde où il il met les pieds dans la maison, la guerre éclate. La haine déferle, cette haine au sein de laquelle il
m’a toujours semblé voir mes parents. Je tiens la seringue d’insuline dans mes mains. Et si j’en mettait le double ou plus encore ? Je tends à mon père l’aiguille. Non, n’ayez crainte, je n’ai
pas osé. Le compte est bon : 22 unités tel que prescrit par le docteur. Je retourne chez-moi. Je ne vois pas la route. Mon âme pleure. Cinglée ?
Cette nuit-là, la seule
chose qui m’empêche de sombrer est l’anticipation de mes vacances qui arrivent dans une semaine : trois grandes semaines sur la plage de Daytona Beach.
Vendredi matin, 8 août,
départ en voiture avec ma chum. À nous le repos bien mérité ; à nous la Florida !
Lundi matin, 11 août,
appel de ma sœur. Hospitalisation d’urgence. Ah non ! Je vais devoir retourner à la maison ! Ostie de vie salle ! Je m’effondre. Ma chum m’a trouvée sur le plancher, incapable d’arrêter de
hurler. Cinglée ?
J’ai mis l’avant-midi à
me ressaisir.
-- Y’a rien que tu peux
faire à Montréal. C’est la meilleure chose qui pouvait arriver. Papa est à l’hôpital entre bonne main. Maman est soulagée de ne plus devoir s’en occuper. Tout est pour le
mieux.
J’adore ma sœur. Elle
prend soin de moi et je prends soin d’elle. Un chance qu’on s’a, dirait Ferland. Je reste en Floride. Merci mon Dieu !
Le vent salin est frais
sur ma peau. Une sorte de baume pour le cœur écorché. Nous avons marché tout l’après-midi, ma chum et moi, sans prononcer un seul mot. Nous croyons là, que rien de pire ne pouvait plus arriver.
Nos vacances étaient sauvée ! Erreur.
Toujours ce même lundi,
que je qualifierais de lundi noir, ma chum Manon reçoit un appel. Qui a dit : Vive les cellulaires ? Enfin. Toujours est-il que Manon reçoit cet appel de sa grande amie, qui est, en fait,
presque une sœur pour elle. La bosse qu’elle avait au sein et bien, vous devinez n’est-ce pas, est cancéreuse. C’est au tour de Manon d’être dévastée. Loulou, 49 ans. Cancer du sein. J’ai
l’impression d’être dans un « soap » américain. Je devrais peut-être écrire un scénario de ma vie et le proposer à quelques réalisateurs américains. Ma vie vaut une fortune ! Mais, on
croirait que j’exagère.
J’ai lu dans mes
vacances, mais j’ai surtout prié. Pas de « Je vous salue Marie » mais des trucs qui viennent du fond du cœur. Je ne suis pas pratiquante, mais je crois en quelque chose de plus grand
que nous. Sauf que ce Quelque Chose a l’air un peu dur d’oreille par les temps qui court. Mais, je lui ai parlé dans le blanc des yeux. Et, je n’y suis pas allée de main morte
!!!
Malgré les mauvaises
nouvelles des premiers jours, les trois semaines au soleil m’ont fait un grand bien. Chaque jour, nous partions à pied ou, encore mieux, à vélo.
Daytona a ça de merveilleux. Le sable est tellement dure qu’à marée basse on arrive à faire du vélo directement sur la plage, à quelques pieds des vagues. C’était sublime. On partait pendant cinq
heures. Deux heures pour aller au bout de la plage, une petite heure pour casser la croûte et prendre une petite bière bien froide et deux heures pour revenir. Nous sommes raisonnables,
dites-vous. Non, pas du tout. Nous comprenons vite. Et oui, lors de notre première escapade, nous étions tellement excitées par les lieux enchanteurs qu’on a célébré en ingurgitant chacune deux
grosses bières. Il faisait chaud, elles étaient froides. Le paradis quoi ! On enfourche nos vélos pour le retour. La marée a montée. Le sable est plus mou, presque aussi mou que mes genoux. Je
pédale mais les pieds me glissent hors des étriers. Deux grosses bières en une heure, dans un corps de 115 livres, sous un soleil brûlant, dans le sable presque mouvant, croyez-moi, ça n’avance
pas. Cinglée ? Non. Saoule ! Mais, c’est ça la beauté du vélo sur la plage. Nous nous sommes arrêtées. On s’est baignée. On a fait une petite sieste dans le sable. Puis, fraîches et disposes,
nous sommes reparties. Mais, peut être pas fraîches fraîches mais disposes.
Ce fût, finalement, des
vacances tranquilles mais combien agréables. J’y retournerais très certainement.
Septembre. Ce Quelque
Chose, auquel je persiste à croire, m’a finalement entendu. Il a peut-être eu peur de moi. Ça doit être ça. Je lui ai dit que s’il n’arrêtait pas de me faire la vie dure, j’allais le voir personnellement et je lui dirais ma façon de penser. Je pense qu’Il ne veut pas me voir. La foudre n’est pas que dans la tempête. La
foudre peut s’appeler Ginette. Cinglée ? Non. Écoeurée !
Bref, mon père a décidé
par lui-même d’aller vivre dans un centre d’accueil où l’on prendra soin de lui. Alléluia ! Je remercie humblement Dieu ! La période d’attente
commence.
Fin septembre. Le seul et
unique frère de mon père n’en a plus que pour quelques semaines à vivre : cancer généralisé. C’est ma sœur qui l’a dit à mon père. Je m’en
sentais incapable. Mon père était dévasté. Seuls dans ses yeux pouvait-on y voir sa peine. Déchirant.
- Les gens qui savent qu’ils vont mourir décident eux-même de la journée.
Alors, pour pas qu’il souffre trop longtemps encore, j’apprécierais que tu amènes ton père le voir aujourd’hui. C’est la seule personne qu’il lui reste à voir, son
frère.
Quand j’ai raccroché la
ligne, j’étais de glace. Seules les paroles de ma cousine Diane, qui est infirmière depuis des années, faisaient écho dans ma tête.
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